
Comment dit-on "manipulation" en Novlangue ?

Le concept de "novlangue", forge' par Georges Orwell pour son roman "1984",
est bien un des plus pertinents pour expliquer la se'duction, au moins
partielle, qu'exerce le totalitarisme sur les masses. L'ouvrage qui lui
est contemporain - voire le'ge`rement ante'rieur - de Victor Klemperer (1)
analyse lui aussi une "novlangue", celle-ci bien re'elle : celle du
Troisie`me Reich.

L'auteur qui n'a surve'cu au massacre des Juifs que parce qu'il e'tait marie'
a` une "aryenne" (et aussi, ponctuellement, gra^ce au bombardement de Dresde
par les Allie's le 13 fe'vrier 1945) e'tudie toutes les  variations de la
langue allemande apparues apre`s la prise du pouvoir par les nazis le 30
janvier 1933. Les re'pe'tions du me^me mot, les changements de sens
introduits pour d'autres termes (qui, de ne'gatifs deviennent positifs,
comme "fanatique"), les exage'rations superlatives toujours plus exacerbe'es
se renforc,ant les uns les autres, la re'duction du vocabulaire (de plus en
plus pauvre), les euphe'mismes (pour cacher le mensonge ge'ne'ralise'), la
vulgarite' (pour faire "peuple"), les me'taphores faisant appel a` la
me'canique et au sport (pour, toujours, exalter la force), d'autres
me'taphores ou mots compose's pour discre'diter et rabaisser les faibles, les
vaincus (ne'ologismes, comparaisons zoologiques pour les Juifs  et les
bolcheviques), le vocabulaire "racial" e'galement pour les "sang-me^le'"
c'est-a`-dire ces "ba^tards" de Franc,ais, d'Anglais ou d'Ame'ricains enfin,
tout cela organise' en un discours qui est, de plus, e'volutif au gre' des
e've`nements. Matraque' a` tout instant, il monopolise tous les canaux de 
communication, mais surtout sa cohe'rence intrinse`que (mensonge`re, bien
entendu) finit par imprimer sa trace dans tous les cerveaux, me^me ceux des
ennemis du re'gime.

Ainsi, Klemperer retrouve nombre de mots, mais aussi d'expressions et de
formules-type de la LTI (2) bien e'videmment dans les propos de la Gestapo
comme dans ceux des autres officines du re'gime, mais aussi dans ceux de la
classe ouvrie`re et jusque chez les ennemis de l'ordre nazi (anciens
sociaux-de'mocrates, communistes, Juifs et autres parias du syste`me). Et,
malgre' toute sa vigilance, Klemperer, qui e'crit ses carnets durant la
dictature de Hitler, et qui est tre`s sensible, par profession (il enseigne
la philologie) a` la perversion du langage dont il rele`ve les modifications
et suit les e'volutions ; Klemperer donc, nonobstant son e'tude quotidienne
(il se le`ve tous les matins a` 4 heures pour noter ses re'flexions a` ce
sujet), avoue lui-me^me se faire pie'ger quelques fois par la force
insinuante de cette nouvelle fac,on de parler et d'e'crire. Cet ouvrage a
donc e'te' re'dige' de 1933 a` 1945, au risque de sa vie par Klemperer dont
l'e'pouse cachait les  feuillets chez une amie ("aryenne") ; cette re'alite'
donne un cote' presque haletant au re'cit qu'il rend extraordinairement
vivant Mais la` n'est pas son seul inte're^t.

Tout d'abord, c'est un ouvrage engage', e'crit par une victime contre ses
bourreaux, contre le langage de ses bourreaux. Et pourtant, cela n'entame
en rien sa ve'racite', sa cre'dibilite'. C'est au contraire un argument de
plus au service du se'rieux de l'e'tude qu'il pre'sente ; car l'auteur est
supre^mement  conscient de la ne'cessite' de pousser au maximum le co^te'
rationnel et la cohe'rence de son e'tude  critique qu'il voulait forte et
vraie : pour combattre efficacement un processus, il faut d'abord le
comprendre (jusque dans ses moindres de'tails et cependant dans son sens
global).

Quant a` l'autre enseignement majeur, il re'side dans le sujet lui-me^me, la
novlangue hitle'rienne, par la  mise en lumie`re de sa ne'cessite'. Conque'rir
le pouvoir et y rester malgre' tout un certain temps, impose le recours aux
mots. Me^me un re'gime aussi violent et assassin que le nazisme devait
se'duire, capter plus ou moins les masses et les individus qui les
constituent. Cette re'alite' est beaucoup trop souvent ignore'e et le grand
me'rite de Klemperer est d'avoir agi en Re'sistant en livrant cette e'tude
fouille'e quoique "a` chaud" du langage d'oppression totale que fut le
nazisme.

Or, plus de soixante ans apre`s la parenthe`se ignoble et sordide du
Troisie`me Reich (et de ses affide's (3), dont certaines eurent, he'las, plus
de longe'vite'), nous nous trouvons, ici me^me, a` subir, une de'rive
langagie`re, l'imposition d'une nouvelle novlangue, qui a la fonction de
toutes les novlangues. Plus les dirigeants ont a` la bouche le mot
"de'mocratie", moins il y en a dans les faits. Plus ils parlent de
se'curite', de principe de pre'caution, plus ils nous inse'curisent en
de'truisant les liberte's individuelles, plus ils nous mettent en danger par
mille nouvelles technologies. Et plus les paillettes du "people" nous
envahissent, plus la mise`re s'accroi^t. Le discours de la socie'te' sur
elle-me^me (sous-tendue par la soi- disant "science e'conomique" qui en est
sa nouvelle the'ologie) existe bien au-dela` de la politique, puisque cette
politique n'est plus qu'une marchandise comme une autre, une marchandise a`
vendre, promue par les me^mes publicitaires qui promeuvent les lessives ou
le papier hygie'nique.

Hitler et son adjoint Goebbels s'inspiraient de'ja` de la "re'clame" - la
publicite' de l'e'poque. La novlangue actuelle est plus habile. Elle
anticipe toute re'action par un investissement (au sens militaire du
terme), par une occupation de tout l'espace social et de toutes les
activite's humaines soumises de'sormais au rapport marchand. Tout est
"e'conomique". Tout se vend. La liberte' n'est, dans la novlangue actuelle,
que la liberte' d'acheter, de "choisir" (dans des limites fortement
pre'de'termine'es par les industriels et les marchands de mirages), de
consommer des objets, des images, des mots, et tout ce qui peut exister. 
Le bonheur, nous marte`le-t-on, ce n'est que cela. Rien d'autre n'est
pensable.

Tout le travail de la novlangue d'aujourd'hui, jour apre`s jour, est de
nous en persuader. L'ouvrage de Klemplerer, en de'montant "comment c,a
marche" constitue un outil formidable pour de'velopper les de'fenses
ne'cessaires et pour re'sister ainsi a` cette manipulation mentale.

Edgard

_1.- "LTI, la langue du Troisie`me Reich"
_2.- Spe'cialiste des langues romanes, Klemperer code dans ses carnets
secrets la langue du Troisie`me Reich en Lingua Tertii Imperii, LTI.
_3.- Pe'tain, Quisling, Horthy, Mussolini, Salazar, Franco.

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Paru dans Anarchosyndicalisme ! #107

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vendredi 03 octobre 2008 17:01:46 +0000
