
Me'lange ou Diffe'rences ?

Le processus identitaire a pour conse'quence d'entrai^ner des divisions dans
la population, divisions qui sont aussi absurdes que ne'fastes*1. Pour
comprendre sa dynamique, il faut le saisir dans son lien avec la crise qui
frappe la re'flexion sociale ; crise qui le ge'ne`re et qu'il contribue, dans
une sorte de cercle vicieux, a` entretenir.

L'esprit critique, indispensable a` toute re'flexion, ne peut prospe'rer que
dans une distanciation de l'individu. L'identification de l'individu a` une
communaute' quelconque et la ve'ritable fusion qui s'ope`re alors souvent,
est un obstacle majeur. Elle empe^che de prendre le recul ne'cessaire.

Culture et confusion de sens

Les identite's, les communaute's dont il est question ici font appel a` la
notion de "culture". Cette dernie`re peut reposer sur un territoire, une 
religion, un e'tat personnel, ou toute autre particularite'*2. La polyse'mie
du terme "culture" (c'est-a`-dire les sens divers que ce terme peut
prendre) facilite la confusion. Ge'ne'ralement, les identitaires me'langent
habilement dans leurs propos les deux grands sens de ce mot*3.

L'apparition re'cente de la notion, fort vague, de "pluralite' culturelle",
joue un ro^le facilitateur dans ce processus d'adhe'sion aux ide'ologies
identitaires, d'autant qu'elle se de'cline aussi avec des versions qui
re'cupe`rent le vocabulaire des "Lumie`res"*4, comme la tole'rance ou
l'e'galite', tous termes qui en fait ne sont la` que pour inspirer
automatiquement du "respect" et e'viter ainsi qu'on ose une quelconque
remise en cause.

La volonte' de pre'servation des cultures (au deuxie`me sens du terme), qui
est le but avoue' de tout les identitarismes, constitue un phe'nome`ne de
blocage qui met en danger la culture (au premier sens du terme) comme
outil de re'flexion pour la figer en une pluralite' de cultes. Ce n'est pas
un hasard si l'on observe que cette apparition du de'bat autour des
cultures dans le mouvement social a e'te'  concomitante avec le triomphe de
l'ide'ologie politique et des pratiques sociales qui entendent le
capitalisme comme inde'passable. Il faut ici remarquer que l'affirmation
que le capitalisme est un mode d'organisation inde'passable et qu'il serait
le seul apte a` satisfaire les besoins mate'riels de la socie'te' n'est
absolument pas remise en question quand un individu re'clame une identite'
issue d'un patrimoine, largement mythique, commun a` un groupe. Les deux
positions (acceptation de l'inde'passabilite' du capitalisme et
revendication de "racines" identitaires) renforcent le statu quo.

La deuxie`me a pour objet de me'nager l'amour propre de ceux qui doivent
supporter les frustrations,  d'intensite' plus ou moins dramatiques,
inhe'rentes a` un syste`me pyramidal et ine'galitaire qui est loin d'atteindre
ce qu'il claironne, me^me sur le plan e'conomique. Ce rapport entre
l'importance des frustrations subies et le de'veloppement du sentiment
identitaire est une constante dans toute gestion des crises du
capitalisme. Que l'on songe simplement a` la ferveur des supporters de foot
anglais des anne'es 70 dans les villes e'conomiquement sinistre's

La culture de ma grand-me`re

Depuis quelques de'cennies, apre`s la fin des "trente glorieuses et dans un
mouvement qui s'est accentue' vers 1990 (qui ont vu la fin du marxisme en
tant que the'orie du de'passement du capitalisme par luime^me), il est devenu
de tre`s bon ton de de'fendre les cultures. On trouve facilement une culture
a` de'fendre et me^me a` ressusciter. Chez de nombreux militants re'siduels du
marxisme cette "culturialisation" est pre'sente'e comme une fac,on de
re'sister a` un capitalisme qui leur semble tout emporter, puisqu'il a
emporte' leurs convictions.

Cette re'sistance-la` invoque volontiers "la culture de ma grand-me`re",
comme si ce fe'minisme de pacotille permettait re'ellement de ne pas se
confondre avec les autres, ceux qui affichent leur mentalite' re'actionnaire
et qui ont fait leur lit, depuis longtemps, dans les traditions, croyances
et cultures. Mais, re'fe'rence "a` ma grand-me`re", aux "valeureux combattants
de notre peuple" et finalement, dans tous les cas "a` notre patrimoine
commun" (celui qui fonderait la culture et son peuple), dans l'inconscient
collectif, le re'sultat est le me^me : la culture cesse de se construire sur
une dynamique e'volutive pour se tourner en culte. C'est d'ailleurs
clairement au culte du "pater" (le pe`re, les ance^tres) que renvoie
l'e'tymologie latine du terme "patrimoine", et, sur ce plan, que ces
"pe`res" soient des "grandsme`res" n'y change rien : chaque fois que
l'humanite' a subi une sacralisation du patrimoine, la stabilite' du syste`me
dominant s'en est trouve'e renforce'e.

Cela explique la synergie actuelle du pouvoir avec des repre'sentants
d'associations diverses de de'fense des racines culturelles et la facilite'
avec laquelle il peut leur accorder de doubler les plaques de rue en un
patois improbable, leur octroyer des subventions, voire financer la
construction d'e'difices religieux. En France les de'pute's, dont la majorite'
est, faut-il le rappeler, sarkozyste (et donc parfaitement re'actionnaire)
ont me^me vote' re'cemment une loi de reconnaissance de langues re'gionales
dans le patrimoine national. En politique la "reconnaissance" n'est pas un
terme innocent. C'est une pratique he'rite'e de la fe'odalite' : celui qui
reconnai^t est ainsi su^r d'e^tre reconnu en retour.

La marche des beurs

S'il fallait citer une date qui marque ce tournant, cet abandon de la
critique sociale au profit d'un repli communautaire, on pourrait la fixer
aux re'actions qui ont suivi la premie`re marche des beurs (1983). Cette
marche avait pris comme slogan le me'lange : "La France c'est comme une
mobylette, pour avancer il lui faut du me'lange." Cette ide'e, qu'une
socie'te' se construit par me'lange, e'tait tre`s juste. C'est d'ailleurs
pourquoi les e'lites de toutes obe'diences politiques et religieuses se sont
de'pe^che'es de re'cupe'rer ce mouvement d'origine spontane' et populaire et de
transformer son objectif : il fallait faire abandonner le me'lange au
profit des "pluralite's culturelles".

On ne peut se donner ses propres re`gles de vie quand certaines qui
seraient immuables. Toute capacite' d'autonomie est une capacite' de
renouvellement. Cette capacite' contient par de'finition la critique
possible des ve'rite's existantes. Elle fait appel a` la culture re'flexive, a`
la remise en question. La critique signifie alors un choix. Elle inclut
donc l'abolition de certaines pratiques. Or cela est rendu difficile,
impossible me^me, dans une socie'te' qui renforce un sentiment de respect
pour tout ce qui est ancestral et qui forme autant de blocs : blocs
e'motionnels (la vue du drapeau fait monter une larme, l'hymne donne la
chair de poule,), bloc de pre'juge's ("morale", ), d'attitudes
comportementales ste're'otype'es (autour de la sexualite', de l'alimentation,
du ve^tement).

Quand Victor Hugo, te'moin de la re'volution introduite par Pasteur en
biologie, e'crivait "La science avance en se raturant", il re'sumait
parfaitement le processus de cre'ation-destruction qui est le propre du
mouvement culturel re'flexif et me^me le propre de la vie. Les langues
elles-me^mes, base pourtant de l'adoration culturelle, n'e'chappent pas a` ce
processus. C'est de la destruction du latin que sont sorties les langues
romanes. Si les traditionalistes de l'e'poque avaient re'ussi leur coup, ni
le catalan, ni l'italien, ni le roumain, ni le franc,ais, ni tant d'autres
dialectes n'auraient vu le jour et ... l'anglais en aurait e'te' tout
diffe'rent ! Les langues donc sont issues de la destruction de celles qui
les ont pre'ce'de'es et du me'lange, a` toutes les e'poques, avec leurs voisines
(et parfois me^me avec des idiomes lointains). Elles ne sont pas issues du
conservatisme et de l'obscurantismesne'cessaires au pouvoir.

La pluralite' culturelle, c'est l'apartheid

Cette notion d'e'change culturel, de me'lange donc, est parfaitement oppose'e
aux inte're^ts politiques et religieux qui pro^nent la conservation des
cultures. Un e'change culturel suppose qu'on accepte une modification,
parfois substantielle, qu'on accepte une critique, un apport, un nouvel
e'clairage. Au contraire, le communautarisme vise la pre'servation d'un
produit culturel tel qu'il s'est fige' a` un moment donne'. Cette volonte' de
pre'servation tend a` rendre impossible tout e'change dans l'avenir. La
fameuse "pluralite' culturelle" se traduit par une juxtaposition de
communaute's.  Comme ces ensembles communautaristes sont en fait le
re'sultat des sommes des frustrations-compensations dirige'es par d'habiles
opportunistes, il n'y a jamais d'e'change re'el qui aille au-dela` du
folklore (musical ou autre), et tout se passe dans le blocage et souvent
dans la confrontation.

La conse'quence est double : d'une part la division identitaire aboutit,
comme au beau temps de l'apartheid, a` une pratique du "de'veloppement
se'pare'" (qui fait que le "citoyen" n'est pas pareillement traite' par les
autorite's a` Neuilly ou aux Minguettes), mais aussi et surtout a`
l'incapacite' psychologique de pouvoir concevoir les choses autrement que
comme elles existent. Le pouvoir a su faire preuve d'habilete'. Au nom du
respect des cultures, il n'est plus question d'abolir (le vilain mot !),
il n'est question que de conserver. Ce conservatisme imbibe toute la vie
politique. Toute opposition se doit d'e^tre pense'e dans cette continuite'.

Loin d'inte'grer cette injonction que le syste`me nous fait pour se
pre'server, sachons affirmer que le passe', le patrimoine, la fameuse
culture dans laquelle on voudrait nous enfermer et enfin le capitalisme et
l'Etat ne sont pas des horizons inde'passables. Loin de tous les
conservatismes, affirmons, avec un de ceux de nos compagnons qui firent la
re'volution du 19 juillet 1936 : "Nous n'avons pas peur des ruines, nous
portons un monde nouveau dans nos coeurs."

Un militant CNT-AIT de Toulouse

_1.- Voir l'article "Nationales, re'gionales ou ethniques, les "identite's"
sont une arme du pouvoir", Anarchosyndicalisme ! N degre's 106.

http://www.cntaittoulouse.lautre.net/article.php3?id_article=245&lang=fr

_2.- Ainsi, certains sourds revendiquent une culture spe'cifique et
avancent le concept de "culture sourde".

_3.- Parmi les multiples sens du mot, un de'signe les connaissances
acquises qui permettent de de'velopper le sens critique, le gou^t, le
jugement ; l'autre sens de'signe les formes de comportement acquises dans
une socie'te' donne'e.

_4.- Le fait que les mouvements identitaires voient dans les "Lumie`res" un
de leurs principaux ennemis, ne les empe^chent pas de re'cupe'rer une partie
du vocabulaire

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Paru dans Anarchosyndicalisme ! #107

En ligne ici :

http://www.cntaittoulouse.lautre.net/secteur.php3?id_rubrique=1&lang=fr

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vendredi 03 octobre 2008 17:01:46 +0000
